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Week-end pascal

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 Au péage de l’autoroute, juste à la sortie, ça bloque déjà, et on commence à regretter presque d’être venus se jeter dans cette galère. Il pianote sur son volant, invective ces pèquenots qui ne savent pas conduire, ceux qui changent sans arrêt de files, ceux qui ont eu comme lui, comme nous, l’idée saugrenue, l’envie d’ailleurs, l’envie d’aller passer un jour ou le week-end à la mer.  Il faut patienter, ruser, trouver des sorties, des raccourcis dans cette campagne détrempée, pour ne pas se farcir encore les sempiternels bouchons à l’entrée de la ville. 

C’est le rituel du week-end pascal, les trottoirs reluisent et Trouville, comme ses vaches aux alentours rumine gentiment sous l’ondée persistante. On savait bien que ce ne serait pas fameux, on avait écouté la radio, vu les gros nuages noirs à la télé, planqués derrière des soleils en carton pâte,  on croyait aux éclaircies, aux caprices de dame météo, aux surprises de Normandie. Mais après tout, on le prendra quand meme ce grand bol d’air frais. Pour être frais, l’air est frais, on ne regrette pas d’avoir enfilé, ce matin,  le gros pull de laine, et d’avoir chaussé  nos bottines.  

Une foule de parisiens obstinés arpente déjà la rue des Bains, en se faufilant de boutique en boutique à la recherche de l’objet rare dans les  échoppes d’antiquités. Ils cherchent ce petit truc à la mode que l’on pourra exhiber aux amis, en disant : ha ! cette petite chose-là  …je l’ai trouvé à Trouville.

Et malgré le ciel moche et la flotte qui n’en finit pas de refroidir l’ambiance,  les terrasses des Vapeurs et de la Brasserie le Central sont prises d’assaut. Derrières les plastiques translucides, les gouttes ruissellent, et les braseros s’échauffent et réchauffent les pieds trempés des promeneurs.  Abrités sous des parapluies bariolés ou disparaissant sous les capuches de  cirés, des passants passent en zigzaguant pour ne pas éborgner le voisin ou épargner des chiens nains.   

 Les mouettes de leurs cris stridents rappellent à ceux qui l’auraient oublié, qu’ici la mer est avant tout chez elle, bien qu’à deux heures de la capitale.  

 De l’autre coté de la rue, le port vaseux abrite comme il le peut,  ses crevettiers et ses bateaux flageolants.  Les mareyeurs, fidèles au poste, appâtent le chaland, comme des prostituées avec leurs étalages multicolores trop bien arrangés.  Les huîtres côtoient des coquilles st Jacques au corail appétissant, les crabes rivalisent de fraîcheur avec les langoustes. Les crevettes grises frétillent encore dans leur cagette, en attendant l’apéro où elles seront servies juste sautées au beurre. Quelques homards surnagent dans des viviers aux eaux limpides,  ils finiront ébouillantés et cuisinés à la nage dans quelque restaurant chic du coin.  On se sent obligé de craquer !

Plus loin, à cette heure, le Casino n’intéresse encore personne et  la piscine déserte se désole derrière  ses carrelages blancs rutilants.  Les manèges font grise mine et sur le devant de la plage, d’affreux boudins colorés servent d’exutoire à des bambins énervés.   

Comme il faut bien s’occuper et se sécher un peu, on fait la queue pour revisiter l’Aquarium où de pauvres petits requins poursuivent des daurades sans fin, dans leur bocal glauque, étroit  et noyé d’algues verdâtres.  Ici, les  enfants se prénomment Maxime, Ferdinand, Tom ou même Margueritte, ils s’extasient devant les grosses tortues terrestres inertes.  Les pères, béats et fiers  montrent leur savoir à leur progéniture, ils déchiffrent les noms d’espèces inconnues, quant aux mères, elles prennent un air dégoûté devant des bébés pythons molures pas plus effrayants que des vers de terre.      

On prendra le bac plus tard, juste comme ça,  pour le folklore, en souvenir d’avant, du temps où on venait encore avec les enfants. Le tarif a décuplé en vingt ans.  Deux minutes de tangage à rester debout, pas le temps de s’asseoir, de toutes façons les bancs dégoulinent dans le vent. Déjà les marches glissantes, et l’arrivée à Deauville la branchée, Deauville la snobinarde…aussi mouillée, aussi écrasée d’ennui, la même averse pour tout le monde, des deux côtés de la Siaule !

La mer, on l’entrevoit là-bas après les planches, grisâtre sous le ciel éperdu et délavé. Au loin, très loin de l’autre côté vers l’est, les bidons du Havre se laissent à peine deviner, ce qui ne laisse rien présager de bon en matière de retour au beau, d’après les anciens.  Marée haute, et à perte de vue,  et c’est une mer sale qui s’étale, sous un vent suffisant pour ne pas décourager les habitués de l’Ecole de Voile.

Et à trotter ainsi dans le sable tassé, à faire craquer sous ses pieds, des mini coquillages, des coques et des praires échouées et vidées, s’en sans apercevoir, on est rendu à l’autre bout de la ville : les Roches Noires, là où tout s’arrête subitement, là où la falaise se trempe les pieds dans les vagues glacées.    On est obligé de rebrousser chemin, pour continuer la promenade, trempés comme des soupes de poissons de chez Jeannette, jadis la meilleure soupe de poissons de la ville.

Juste avant de rentrer, on ne peut pas s’empêcher d’y passer. On rêve un peu, devant cette maison-là, en retrait,  à deux pas de la plage, la rue Louis Breguet.  Un pan de falaise s’est effondré dans les jardins de la villa « La Brise », de grasses mottes de terre qui rempliraient un camion benne se sont détachées de la paroi pour atterrir sur la pelouse, au pied de la grosse maison. On revoit le Laser vert qui savait filer gaiement aux beaux jours, sur une mer parfois turquoise et qui finissait la saison, adossé contre le mur couvert de lierre et de végétation envahissante. On revoit aussi forcément nos enfants blondissant dans le soleil normand, jouant à se poursuivre dans ce jardin, celui-là même envahi de terre et on en frémit rétrospectivement.  On les revoit  sur la plage   courir après leur cerf-volant.  On repense à ceux de la famille, qui sont partis, celle qui a légué la maison à des étrangers… on se sent mal,  dépouillés d’une  partie de notre passé.  Ils se sont envolés emportant leurs trésors, leurs secrets si bien cachés, ceux-là même qui possédaient cette maison qui ne sera jamais la notre. Immanquablement nos pas, toujours  nous y ramènent,  toujours quoiqu’on y fasse, on se sent obligé de repasser par là, pour voir si elle est encore là, et nous encore vivants.  

La Villa Eiffel a été relookée et sous ses toits pentus les façades s’ornent de couleurs pastel. On reprendra le véhicule laissé près de l’Ecole de Voile, après avoir soigneusement disposés dans le coffre,  les précieuses denrées, achetées à prix d’or chez le poissonnier.

 

                                        Brigitte Lécuyer   

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